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Paul Sérant : critique du centralisme
multiséculaire :.
En souvenir de Paul Sérant, le visionnaire de la
régionalisation
La critique du centralisme multiséculaire
••• L’auteur de La France des minorités vient de disparaître, dans un injuste
oubli Journaliste, essayiste et romancier il laisse une œuvre originale et
profonde à l’heure où la France “d’en haut” découvre les vertus de la
décentralisation, ce régionaliste convaincu mérite d’être salué
La
question du centralisme est quasi consubstantielle de la nature de I’Etat
français. Elle constitue l’un des traits de l’exception française. Au lendemain
de la chute du régime napoléo-nien elle suscite d’intenses critiques et une
multitude de promesses de réforme. Un mouvement d’une étonnan-te vigueur, sans
cesse bridé et trompé. Il faudra la crise de mai 1968 pour que De Gaulle prenne
la mesure des torts causés par l’inertie et s’engage à libérer les éner-gies
captives en invitant à bousculer la “centralisation multïséculaire’. Dans la
fou-lée, plusieurs ouvrages paraîtront dont ceux de Robert Laffont -Sur la
France (1968)- et d’Alain Peyrefitte - Le Mal français (1976) qui se tailleront
de beaux succès et alimenteront la réflexion.
Le premier à oser
critiquer le centralisme L’honnêteté commande de reconnaître à Paul
Sérant d’avoir été le premier à oser reprendre la critique du cen-tralisme
français. Avec La France des minorités, ouvra-ge publié en 1965 chez Ro-bert
Laffont il élargit la pro-blématique de l’aménagement du terrïtoire posée
notamment par le géo-graphe Jean-François Gravier en 1947, avec Paris et le
dé-sert français. Sé~ant met tsi cause la centralisation jaco-bine parce qu’elle
bride les énergies et sacrifie les réali-tés identitaires au nom de
l’abstraction juridique de la “République une et indivi-sible”. Au terme d’un
“tour de France des régions les plus “particularistes” -Flandre, Bretagne, Pays
Basque, Occitanie, Catalogne. Corse, Alsace et Lor-raine -,il plaide
vigoureuse-ment pour la restitution des libertés confisquées par l’Etat
omnipotent et omniprésent, en soulignant : « Ces libertés et elles seules
peuvent permettre le maintien des cultures, ou leur renaissance ». Un chapitre
entier est consacré à l’Alsace, à son histoire et à sa Situation. Sérant y
souligne “l’ignorance des Français de l’intérieur”. Après avoir :out dit ou
presque sur les causes du “malaise alsacien, sur l’autonomisme et l’identité
linguistique, il insiste sur l‘aspiration européenne des Alsaciens et la
nécessité d’en finir avec l’antagonisme franc-o-allemand. Même liberté de ton
pour traiter de la Lor-raine. Sérant ne craint pas d’évoquer les liens avec les
Habsbourg avec l’ancien du-ché, le mariage à Nancy de l’archiduc Otto de
Habs-bourg-Lorraine et le lotharin-gisme du maréchal Lyautey. Il constate la
résurgence d’un espace lotharingien et sou-ligne “Comme l’Alsace, l’Eu-rope à
laquelle aspire la Lor-raine est une Europe respectueuse des libertés régionales
autant que natio-nales.
Les minorités de la République Le livre
mesuré de Paul Sé-rant suscite l’irritation des ja-cobins et l’attention des
régionalistes. Les premiers se scandalisent de voir expli-quer sereinement les
causes profondes. des autono-mismes et d’entendre utiliser le terme de “minorité
natio-nale” pour désigner des peuples de la république “une et indivisible” est
seule, en Europe, à refuser de re-connaître. Les seconds re-tiennent la.
réhabilitation d’une revendication au nom ,de l’intérêt bien compris de
l’ensemble politique français. En effet pour Paul Sérant, les négateurs de la
diversité fran-çaise et des “vieux pays” constitutifs de la France se trompent
et portent tort aux Français, parce qu’ils s’accrochent à une “idée abstraite de
la nation”. Leur caractéristique essentielle est de pro-fesser un patriotisme
idéologique qui porte la volonté d’abolir à jamais les diffé-rences qui existent
à l’inté-rieur de la nations et “couler toutes les provinces dans le même moule
uniformisa-teur". Avec une volonté aux effets paradoxaux que Sérant souligne de
la sorte : « On s’acharne contre les vieux pays de France au nom de la nation
française » L’autre grand mérite du livre de Paul Sérant est sa dimen-sion
visionnaire. Pour s’en convaincre, il suffit de citer ce passage : « Une
révolution en profondeur est en train de s accomplir sous nos yeux. Certes, les
jacobins d’aujour-d’hui n’ont pas à craindre une insurrection générale des
provinces contre le pouvoir central. Ce qui va se passer, c’est autre chose :
les pro-vinces vont retrouver leur im-portance par la force des choses. Le
régionalisme en 1965, n’apparaît plus com-me l’expression d’un état d’esprit
rétrograde. Il appa-raît au contraire comme une donnée capitale de la
réor-ganisation du pays. On com-prend enfin que la France ne pourra pas
s’accorder aux né-cessités de l’économie mo-derne, si elle demeure fidèle à un
système devenu vétus-te. On redécouvre ainsi l’exis-tence des régions.
»
Une rare ouverture d’esprit Uune telle ouverture d’esprit est
alors bien rare à Paris. Au sein de la rédaction de L’au-rore, Sérant fait
figure de mouton noir. Comment ex-pliquer ce courage et cette lucidité ? Né le
19 mars 1922 à Paris, Sérant, pseudonyme de Salleron, n’est-il pas issu de
Champenois parisiens de-puis cinq générations ? La cause ne réside ni dans
l’ata-visme ou quelque conten-tieux personnel. Elle est dans la réflexion,
l’intelligence et l’honnêteté d’un catholique marqué par la lecture de
L’Enracinement de Simone Weil, l’engagement à la revue le XXème siècle
fédéraliste et la fréquentation d’hommes tels que Thierry Maulnier, Ber-trand de
Jouvenel, Robert Aron, Gabriel Marcel. Sa quê-te spirituelle l’a conduit vers
les rives de l’ésotérisme. Dans un petit essai consacré à la tradition -Au seuil
de l’ésoté-risme (1955) -,il a procédé à la critique de la modernité, de
l’individualisme et désillusions du progrès. Dépassant les questions de
l’organisa-tion politique et des libertés publiques, son “régionalis-me” relève
d’une approche spiritaliste et personnaliste. Cet élan explique la polé-mique
retentissante engagée au début des années soixan-te, contre les thèses
dévelop-pées par Louis Pauwels. Bien avant qu’en vienne la mode, Sérant livre
ses doutes sur l’optimisme productiviste. Il récuse les fondements or-gueilleux
et satisfaits des “docteurs tout va bien” de la modernité. A contre-courant il
plaide pour la prise en compte de la personne, des communautés naturelles, des
impératifs de l’écologie. Deux livres vont illustrer cette char-ge : Lettre
ouverte à Louis Pauwels sur les gens inquiets et qui ont bien le droit de l’être
et Des choses à dire...
De nombreux inédits Peu enclin au
tapage et aux compromis du monde pari-sien, Sérant est congédié de L’Aurore. Les
autres titres de la presse le boudent. Il quitte Paris et ses intrigues. Retiré
dans la Manche, à deux pas du Mont Saint-Michel, haut-lieu auquel il va
consacrer un bel ouvrage, il ne cesse pour-tant d’écrire. Régionaliste toujours
convaincu, il consacre un livre qui explore les relations complexes entre La
Bretagne et la France (1971). Familier de Bernanos, de Maulnier et de Maritain,
il s’attache à restituer l’itinéraire de ceux qui ont été les disciples de
Charles Maurras, avant de prendre leurs distances avec le chef de file de la
droite monar-chiste et son système. Ce se-ra un grand livre Les dissi-dents de
l’Action française (1978). Attaché au monde franco-canadien qu’il a dé-couvert
en tant que journaliste, il publie Les Enfants de Jacques Cartier (1978). Il
s’intéresse ensuite à L’Aventure spirituelle des Normands (1981). Issu d’une
famille chrétienne, resté attaché à Sa foi, il se penche sur l’histoire
douloureuse du catholicisme en France Les grands dé-chirements des catholiques
français (1989). - Son nom cesse de paraître. Cet homme inclassable qui déteste
les modes, les secta-rismes et les explications simplistes, plonge dans l’enfer
de l’oubli. Il connaît la gêne et, pourtant, ne cesse d’écri-re. Il est mort à
quatre-vingts ans à Avranches, dans la Manche. Aucun grand titre de la presse
française n’a dai-gné en faire état. Injuste et stupéfiant, à l’heure où le
gouvernement s’engage dans la décentralisation. Parions que ce silence ne durera
pas. En effet Paul Sérant a laissé de nombreux textes inédits dont quatre
romans, trois es-sais, de nombreux carnets et un lexique des auteurs
non-conformistes. Sa pensée qui, par plus d’un trait, manifeste affinités et
résonances avec celle de Denis de Rougemont ne pourra être durablement éclipsée.
Jean Holzweg 29 décembre 2002
L'ami Hebdo
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