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Assises
nationales des langues et cultures régionales
Après les premières assises nationales des
langues et cultures régionales où il s'est posé en défenseur des
langues régionales, Jean-Jacques Aillagon, le ministre de la Culture et
de la Communication, développe son argumentation.
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En France, la politique linguistique a toujours été une affaire de
l'Etat. Qu'il suffise de rappeler l'ordonnance de Villers-Cotterêts
(1539) qui imposa aux Parlements et aux tribunaux l'usage du français,
la fondation de l'Académie française en 1635, ou le rapport Grégoire à
la Convention sur « la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et
d'universaliser la langue française ». Depuis quelques années, au-delà
du cadre institutionnel et des milieux spécialisés, ces questions
intéressent l'ensemble des Français ; elles s'instituent en objet de
réflexion collective et de débat. On l'a vu en 1992 quand un amendement
à la Constitution a fait du français la langue officielle de la
République (aucun texte ne le mentionnait jusque-là), ou deux ans plus
tard lorsque la loi Toubon sur l'usage de la langue française a été
adoptée. Ces deux textes offrent aujourd'hui les meilleures garanties
juridiques pour que la langue nationale continue à tenir dans notre
pays son rôle symbolique, sa mission culturelle et civique.
Un emblème officiel
Pour la première fois de sa longue histoire, le français est
aujourd'hui universellement parlé en France. C'est là l'oeuvre et le
mérite de l'Etat ; nous cueillons les fruits de l'action de la IIIe
République, pour qui l'unité nationale passait par l'usage d'une langue
commune. Maintenant que la Ve République a fait du français un emblème
officiel, au côté du drapeau tricolore, de la Marseillaise et de la
devise « Liberté, Egalité, Fraternité », nous devons nous interroger :
pour apprendre le français, fallait-il désapprendre les autres langues
? La langue commune doit-elle être aussi la langue unique des Français
? Dans les faits, on sait qu'il n'en est rien. Comme l'a montré le
dernier recensement de la population, où figuraient pour la première
fois des questions relatives aux pratiques linguistiques familiales,
beaucoup d'entre nous ont reçu dans leur enfance une langue autre que
le français, souvent (dans le cas des langues régionales) en même temps
que le français. Si on retient l'appellation de langues de France pour
celles qui sont parlées depuis plusieurs générations par des citoyens
français sur le territoire de la République, c'est à une moisson de
plus de 75 langues que nous avons affaire. L'outremer en présente la
plus grande richesse, avec 28 langues canaques en Nouvelle-Calédonie,
six langues amérindiennes en Guyane, les différentes variétés de
créole, le tahitien, etc. En métropole, du nord au sud, s'entendent le
flamand, le francique, l'alsacien, le breton, les langues d'oïl, le
franco-provençal, la langue d'oc, le catalan, le basque et le corse. Et
pensons aussi aux langues sans implantation territoriale qui ne sont
officielles dans aucun Etat, comme le berbère, le yiddish ou la langue
des signes.
Une réalité objective
La pluralité des langues est en France une réalité objective,
constitutive de notre identité ; elle contribue activement à notre
rayonnement culturel. Cette évidence peine à s'imposer. Nous avons
longtemps vécu dans le mythe d'une France monolingue : par une étrange
erreur de perspective, on voulait voir dans cette diversité un germe de
division et un danger pour la République. En réalité, il n'est aucune
contradiction entre les textes qui fondent en droit l'officialité de la
langue française et les mesures de valorisation des langues de France.
Cette question de politique linguistique générale se pose aujourd'hui
en termes de démocratie. Comme le pluralisme politique, le pluralisme
linguistique demande à être organisé. Le français a un statut, garanti
par la Constitution et la loi de 1994, tandis que l'absence de textes
positifs relatifs aux langues de France rend difficile toute
amélioration de leur situation. Or, ces langues sont menacées, leur
transmission n'est plus assurée : elles doivent pouvoir bénéficier de
mesures de développement en matière de culture, d'enseignement et de
médias.
Des avancées notables
En quelques années, les dispositions prises dans ces domaines ont
permis des avancées notables. Incontestablement, le cadre
constitutionnel et légal actuel, qui ne concerne que la langue
française, consacre le caractère de langue officielle de celle-ci,
comme l'ont confirmé des décisions récentes du conseil constitutionnel
et du conseil d'Etat. Cette officialité a certes des conséquences ;
elle limite en particulier le financement public de l'apprentissage des
langues régionales, dans le cas de l'immersion. Elle n'interdit en
revanche nullement de nouvelles initiatives juridiques. Les langues de
France ne sont en effet nulle part définies ; elles n'existent en
quelque sorte que par défaut. Comment ne pas voir le danger de ce vide
juridique pour le français lui-même ? A présenter le langue nationale
comme seule parlée en France, c'est le principe de la langue unique en
général qu'on donne implicitement comme idéal.
Créer du droit positif
Mais le monolinguisme peut se maintenir comme principe tout en
changeant d'objet. Le dieu du monolingue est un dieu jaloux : quand on
voue un culte à la langue unique, qu'importe que celle-ci soit le
latin, le français ou l'anglais, pourvu qu'elle soit la seule ? Qui
peut nous garantir que demain l'objet de notre passion, si elle reste
exclusive, sera toujours le français ? Le temps est donc venu de créer
du droit positif en matière de langues de France. Un texte serait
bienvenu qui, tout en rappelant le rôle primordial du français, et
d'abord en matière d'apprentissage, reconnaîtrait l'espace d'expression
des autres langues et instituerait la diversité linguistique interne.
Le président de la République l'a dit au sommet mondial du
développement durable à Johannesburg : il n'y aura pas de
mondialisation humanisée sans respect de la diversité des cultures et
des langues.
Une société en mouvement
Les Assises nationales que j'ai organisées à Paris le 4 octobre
ont réuni des responsables politiques, créateurs, militants associatifs
: tous ceux qui font vivre ces langues et se préoccupent de leur
avenir. Nous avons fait le bilan des actions menées jusqu'ici pour la
valorisation de ces biens immatériels, par l'Etat comme par les
collectivités locales et la société civile. Dans la perspective de la
décentralisation, nous avons débattu du rôle des langues de France
comme éléments du patrimoine et comme vecteurs de création dans une
société en mouvement. L'objectif est, dès l'année prochaine, de mettre
en oeuvre un cadre juridique favorable au développement social et
culturel des langues de France, et d'instituer la notion de patrimoine
linguistique. Dix ans après la loi Toubon sur l'emploi de la langue
française, s'il donnait enfin un statut à ses langues, notre pays
serait en mesure de mener une politique linguistique conforme à la
diversité et à la richesse qui le constituent.
Jean-Jacques Aillagon
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