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Paris et Berlin réfléchissent à une "union franco-allemande"

LE MONDE | 12.11.03 . MIS A JOUR LE 12.11.03 | 15h58

Des responsables allemands et français évoquent désormais en public le projet d'une "union franco-allemande" qui permettrait aux deux pays de fusionner leurs politiques dans certains domaines. Ce projet et ces déclarations ont un premier enjeu tactique : il s'agit de peser sur la négociation en cours de la future Constitution européenne.

Si l'Europe à 25 était menacée de paralysie, Paris et Berlin continueraient seuls vers une plus grande intégration. Mais au-delà, on réfléchit dans les deux pays à une "mise en commun" de la politique étrangère, de la défense, des politiques économiques et sociales, de l'enseignement. Les obstacles sont innombrables, le premier étant celui d'un contrôle démocratique de ces politiques.

Avec le choc de l'élargissement de l'Union européenne, le projet d'un nouveau rapprochement entre la France et l'Allemagne agite les cercles politiques français. Le premier ministre Jean-Pierre Raffarin, qui vient de présider avec le chancelier Schröder un sommet des régions françaises et allemandes, estime que les temps sont mûrs pour aller "assez loin". Son ministre des affaires étrangères, Dominique de Villepin, s'interroge à voix haute sur les vertus d'une "union franco-allemande".

Evoquant cette hypothèse le 4 novembre, devant le club de réflexion "En Temps réel", le ministre a souligné que jamais les relations franco-allemandes n'avaient été aussi étroites. Il juge "essentiel" d'aller de l'avant. Ce processus de rapprochement est à ses yeux "le seul pari historique que nous ne pouvons pas perdre".

Ces propos n'auraient pas été possibles sans la relance spectaculaire des relations franco-allemandes depuis la réélection du président Chirac et du chancelier Schröder, en 2002, et la crise irakienne. Le projet d'union franco-allemande, désormais publiquement évoqué, a un aspect immédiatement tactique. Devant les difficultés que rencontre la Conférence intergouvernementale (CIG) chargée d'adopter la future Constitution européenne, Paris veut mettre en garde contre un blocage. L'Espagne et la Pologne, qui veulent revenir sur le texte élaboré par la Convention, sont particulièrement visées.

Ce projet permet ainsi de prendre date en cas d'échec des négociations, un échec qui scellerait la paralysie de l'Europe élargie. Le premier ministre Jean-Pierre Raffarin ne le cache pas. "Si l'Europe à 25 échoue, que reste-t-il pour la France ? L'initiative de rapprochement franco-allemand", dit-il, en louant l'"efficacité" des relations avec Berlin et en disant "très bien imaginer qu'un commissaire allemand puisse représenter la France", un jour à Bruxelles.

> "UTOPIE MOBILISATRICE"

Avec dix ans de retard, les Français se disent ainsi prêts à reprendre la balle lancée en 1994 par les chrétiens-démocrates allemands Karl Lamers et Wolfgang Schäuble. Ils avaient prôné, pour faire face à l'élargissement, la constitution au sein de l'Union européenne d'un noyau dur fédéral comprenant la France, l'Allemagne et le Benelux. Leur appel avait suscité un tollé à Paris, où on l'avait pris pour une tentative d'imposer le modèle fédéral allemand aux autres, de couper la France de l'Europe latine.

Les réflexions sur une coopération approndie entre les deux pays ont repris lors de la préparation du 40e anniversaire du traité de l'Elysée, en janvier. On en était alors resté à des formulations prudentes, qui avait malgré tout suscité de vives réactions, notamment en Espagne.

Le concept d'union, évoqué aujourd'hui, reste quant à lui assez flou. "Il ne s'agit que de généralités et il n'y a eu aucune discussion avec les Allemands sur ce qui se passerait en cas d'échec de la CIG", affirme un haut diplomate français.

> "Le débat est clairement dans l'air du temps, mais tout le monde a encore des inhibitions pour le lancer vraiment", déclare l'eurodéputé Daniel Cohn-Bendit. "Si la Constitution échoue, la question des relations franco-allemandes se posera de façon totalement différente, mais pour le moment, nous partons tous du principe que nous aurons une Constitution", explique le député CDU (Union chrétienne-démocrate) et ancien conventionnel Peter Altmaier.> "Nous ne sommes pas sûrs que l'Europe va continuer de converger et un Bund franco-allemand serait un bon antidote, estime pour sa part le commissaire français Pascal Lamy. C'est une utopie mobilisatrice, mais il ne faut pas se faire d'illusion, les opinions publiques ne sont pas prêtes".

Deux événemens ont contribué à relancer les relations entre Paris et Berlin : la crise irakienne et la prise de conscience que les deux pays devaient faire face aux mêmes problèmes économiques et sociaux.> Le ralliement massif des pays de l'Europe centrale aux Etats-Unis, contre Paris et Berlin, a confirmé que l'élargissement ne serait pas à tout coup une partie de plaisir. A l'inverse, la crise irakienne a vu pour la première fois l'Allemagne et la France faire cause commune face aux Etats Unis, faisant tomber un tabou vieux d'un demi-siècle. Malgré les efforts de Washington, malgré une campagne de l'opposition chrétienne démocrate contre le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder, accusé d'avoir mis en danger l'alliance américaine, ce dernier a tenu bon.


> TERRAIN FAVORABLE

Les affrontements des sommets de Berlin en 1999 et Nice en 2000 ne sont plus que de mauvais souvenirs. L'alliance entre MM. Chirac et Schröder paraît désormais solide. Les deux dirigeants ont réuni en avril un sommet de l'Allemagne, de la France, de la Belgique et du Luxembourg pour lancer l'idée d'un état-major européen indépendant de l'OTAN. Une nouvelle étape symbolique a été franchie lorsque Gerhard Schröder, retenu à Berlin, a demandé à Jacques Chirac de le représenter lors du Conseil européen d'octobre 2003.

> L'idée d'une véritable union entre les deux pays avait été évoquée dès 2001 par quatre dirigeants socialistes, les anciens ministres Dominique Strauss-Kahn et Henri Nallet, le commissaire Pascal Lamy et l'historien Jean-Noël Jeanneney. Mais leur tribune, publiée dans Le Monde, était tombée à plat outre-Rhin. Elle était considérée comme hostile à l'Europe fédérale élargie dont rêvait le ministre des affaires étrangères allemand Joschka Fischer et manquait de crédibilité, faute de signataire allemand. Cette lacune a été comblée en janvier, lorsque Pascal Lamy a signé un nouvel appel à l'union avec le soutien, cette fois, de son collègue allemand Günter Verheugen, le négociateur de l'élargissement.

L'idée rencontre aujourd'hui un terrain plus favorable, comme en témoigne diverses initiatives, dont la publication en septembre d'un appel par un groupe de jeunes fonctionnaires et journalistes français et allemands, dont l'ancien porte-parole de Valéry Giscard d'Estaing à la Convention, Nikolaus Meyer-Landrut, à faire preuve d'innovation.

> Toutefois, le débat est hésitant en Allemagne, où l'on entend à court terme achever la CIG et surtout clarifier ses liens avec Washington. "La chancellerie pousse en faveur du franco-allemand, mais il n'y a pas la même volonté dans les ministères des affaires étrangères et de la défense, ainsi que dans la classe politique allemande en général, où la préférence atlantique est très marquée", explique Christoph Bertram, directeur de la Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP) à Berlin.

> Henri de Bresson et Arnaud Leparmentier

> Chronique d'une réconciliation

24 octobre 2002 : Gerhard Schröder et Jacques Chirac s'entendent pour plafonner les dépenses de la politique agricole
commune, débloquant ainsi les négociations pour l'élargissement. C'est le premier signe tangible de la réconciliation entre
les deux hommes après leur réélection en 2002.

14 janvier 2003 : MM. Schröder et Chirac s'entendent sur des propositions communes à faire à la Convention sur la future architecture de l'Union, qui serviront de base au compromis final de la Convention.

22 janvier 2003 : Français et Allemands célèbrent le 40e anniversaire du traité de l'Elysée, qui scella la réconciliation franco-allemande entre le général de Gaulle et le chancelier Adenauer, et entendent donner un nouvel élan à leurs relations. A cette occasion, MM. Chirac et Schröder laissent entendre clairement qu'ils s'opposeront à la guerre en Irak. Cette prise de position faite sans concertation indisposera les autres pays européens. Le secrétaire d'Etat américain à la défense, Donald Rumsfeld, qualifie alors la France et l'Allemagne de "vieille Europe".

30 janvier 2003 : dans une tribune publiée par le Wall Street Journal, les dirigeants de huit pays européens - dont le Royaume-Uni, l'Espagne et la Pologne - soutiennent les Etats-Unis dans la crise irakienne. Cette lettre sera suivie d'une seconde, signée par dix dirigeants d'Europe de l'Est. Pour la première fois, France et Allemagne sont mises en minorité dans l'Europe élargie.

29 avril 2003 : MM. Schröder et Chirac se rencontrent à Bruxelles avec les premiers ministres belge et luxembourgeois, sans les Britanniques, lors d'un mini-sommet sur la défense européenne.

18 septembre 2003 : à Dresde, lors du premier conseil des ministres franco-allemand, les participants sont incapables de présenter un plan de relance économique sérieux.

17 octobre 2003 : retenu à Berlin, le chancelier Schröder se fait représenter par Jacques Chirac au conseil européen de Bruxelles.

Automne 2003 : alors que l'Espagne et les pays de l'Est menacent de bloquer la Constitution européenne, le ministre français des affaires étrangères, Dominique de Villepin, parle d'une union franco-allemande.

Décès de la conseillère française du chancelier

La conseillère française du chancelier allemand, Gerhard Schröder, Brigitte Sauzay, est décédée, le mardi 11 novembre à Paris, des suites d'un cancer, à 55 ans. Avec cette disparition, qui soulève beaucoup d'émotion outre-Rhin, prend fin une des initiatives les plus originales de ces dernières années pour tenter de mieux faire comprendre l'autre pays et éviter les malentendus. Nommée en 1998 dès l'arrivée de M. Schröder au pouvoir, Mme Sauzay a joué un rôle important dans les années de relations tendues ou conflictuelles entre Paris et Berlin. Elle disposait à la chancellerie d'une équipe avec laquelle elle a multiplié les initiatives pour faire se rencontrer les responsables des deux pays. Interprète, elle avait travaillé avec le président François Mitterrand. Après la réunification allemande, elle avait participé avec l'historien Rudolf von Thadden à la création de l'Institut franco-allemand de Genshagen, près de Berlin, qu'elle codirigeait.


 

 

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